Le maintien du régime théocratique à la tête de l’Iran est en bonne partie dû à une organisation paramilitaire: celle des Gardiens de la révolution. Ce corps, qui constitue un véritable “État dans l’État”, n’hésite pas à recourir à la violence pour réprimer les manifestations, comme ces derniers jours. “Il n’y a aucune chance que les Gardiens se rangent du côté du peuple iranien”, affirme Koert Debeuf, spécialiste du Moyen-Orient à la VUB. “En cas de révolution, les Gardiens perdraient immédiatement tout.”

“Les Gardiens de la révolution représentent une institution plus puissante que le gouvernement iranien lui-même.” Ces propos, tenus en 2010 par Hillary Clinton, alors secrétaire d’État américaine, restent d’actualité. Le Corps des gardiens de la révolution islamique constitue le pilier du régime théocratique actuel. “Les deux sont si étroitement liés qu’ils ne peuvent survivre l’un sans l’autre”, explique Koert Debeuf, professeur de politique internationale à la VUB, spécialiste du Moyen-Orient. “Les Gardiens de la révolution n’abandonneront jamais l’ayatollah, car son régime est aussi le leur. Si l’ayatollah tombe, les Gardiens chuteront avec lui.”

Cela explique pourquoi cette organisation paramilitaire fera tout son possible pour réprimer brutalement les manifestations, quitte à ouvrir le feu sur la population. Selon les organisations de défense des droits humains et les experts, les Gardiens de la révolution sont responsables de la majorité des décès recensés depuis fin décembre, leur nombre s’élevant à au moins 648 morts.

Un substitut à une armée pas assez fidèle
Ce n’est pas un hasard si le régime théocratique et les Gardiens de la révolution ont été créés en même temps. Lorsque le Guide suprême Rouhollah Khomeiny est arrivé au pouvoir en 1979, il a immédiatement créé ce corps paramilitaire. Leur objectif originel: prévenir la menace d’un potentiel coup d’État mené par l’armée régulière.

“Les ayatollahs – d’abord Khomeiny, puis Ali Khamenei depuis 1989 – n’ont jamais fait pleinement confiance à l’armée régulière”, explique Koert Debeuf. “Bien que, à ma connaissance, il n’y ait jamais eu de tentative de coup d’État, cette méfiance persiste. Les soldats réguliers (environ 350.000 hommes au total) ont d’ailleurs visiblement été contraints de rester dans leurs casernes ces derniers jours, par crainte qu’ils ne prennent parti pour le peuple.”

De plus en plus puissant
Aujourd’hui, selon l’Institut international d’études stratégiques (IISS), les Gardiens de la révolution compteraient entre 125.000 et 150.000 hommes. “Ils représentent en quelque sorte l’équivalent de l’armée”, note Koert Debeuf. “Ils disposent de leurs propres forces navales et aériennes, de services de renseignement et d’une unité d’élite, la redoutable Force Qods). Grâce à un entraînement intensif et des capacités d’armements supérieures, ils sont plus puissants que l’armée régulière.”

Ces dernières années, de nombreux dirigeants des Gardiens de la révolution ont été éliminés par des attaques américaines ou israéliennes, mais cela ne semble pas avoir affaibli leur position en Iran.

Selon l’institut de recherche israélien Alma Research and Education Center, les Gardiens de la révolution disposaient de 2.500 missiles balistiques début 2025. Un chiffre impressionnant, même si certains ont été récemment détruits, comme lors de l’opération “Rising Lion” menée par Israël et les États-Unis en juin 2025. Mais la force de combat des Gardiens de la révolution repose aussi sur ses volontaires, rassemblés au sein d’une organisation connexe dénommée Bassidj. Forte de 90.000 hommes immédiatement mobilisables, elle peut compter jusqu’à un million d’hommes en cas d’urgence, notamment lors de manifestations. “Ils s’occupent eux aussi de faire ‘le sale boulot’ lors des manifestations, comme c’est le cas aujourd’hui”, relève Koert Debeuf.

Une sélection difficile et un bon salaire
Ceux qui rejoignent les Gardiens de la révolution ne le font pas par choix de carrière, mais par vocation, les nouvelles recrues étant presque exclusivement issues du Bassidj. Pour cela, ces volontaires doivent toutefois se soumettre au “Gozinesh”, un processus de sélection extrêmement rigoureux qui examine, entre autres, si le candidat participe à la prière du vendredi, si sa vie familiale est conforme à la doctrine islamique, et s’il n’entretient aucun lien avec des mouvements d’opposition.

Ceux qui passent ce test bénéficient alors d’un salaire enviable: 373 millions de rials par mois (environ 321 euros), soit presque quatre fois plus que les 104 millions de rials (89 euros) perçus en moyenne par les travailleurs iraniens.

Tuer ou être tué
Le principal avantage perçu par les Gardiens de la révolution réside toutefois ailleurs : accès à de meilleurs hôpitaux et logements, prêts sans intérêt, emplois garantis pour les enfants, etc. Des privilèges qui ont un prix. Car ces contrats sont de facto à durée indéterminée, bien que théoriquement limités à cinq ou six ans. La moindre tentative de “défection” est immédiatement qualifiée de suspecte. Quiconque quitte l’organisation de son propre chef est étroitement surveillé par les services de renseignement des Gardiens de la révolution. Le refus de servir est également très sévèrement puni. Ceux qui refuseraient de tirer sur des manifestants seraient considérés comme des déserteurs et seraient exécutés.

Intérêts dans le secteur pétrolier et gazier
Il existe une autre raison expliquant le soutien sans faille des Gardiens de la révolution pour le régime actuel. “Depuis les années 2000, et plus particulièrement durant la présidence du conservateur Mahmoud Ahmadinejad (entre 2005 et 2013), les Gardiens de la révolution ont acquis un immense pouvoir économique”, explique Koert Debeuf. Ils sont investis dans les secteurs pétrolier et gazier, mais aussi dans la construction, les télécommunications et l’agriculture. Selon plusieurs sources, les Gardiens de la révolution contrôleraient aujourd’hui entre un tiers et la moitié de l’économie iranienne, soit une valeur intrinsèque de plusieurs dizaines de milliards d’euros.

“Cela joue évidemment un rôle dans leur volonté de préserver le régime. Les Gardiens de la révolution constituent le socle du pouvoir, tant militaire qu’économique. Il est impossible qu’ils se rangent du côté du peuple. S’ils le faisaient, ils commettraient un coup d’État contre eux-mêmes”, conclut le professeur de la VUB.

Source: https://www.7sur7.be/