L’analyse rigoureuse des dynamiques transfrontalières entre le Mali et la Mauritanie sur la séquence temporelle allant de 2010 à 2026 met en lumière un système d’ingérence multidimensionnel.
Derrière l’affichage diplomatique lénifiant du bon voisinage et de la neutralité régionale, la réalité du terrain révèle l’existence d’une stratégie d’influence asymétrique orchestrée par Nouakchott. Cette posture combine l’arme du commerce frauduleux, la tolérance tactique envers les bandes criminelles et des incursions paramilitaires récurrentes. L’objectif profond de cette manœuvre est de contenir, voire de saboter, l’affirmation de la souveraineté pleine et entière du Mali. Ce bras de fer local s’inscrit désormais dans une confrontation géopolitique globale où le Sahel est devenu le théâtre d’une guerre par procuration entre les puissances occidentales et le bloc des nouveaux partenariats stratégiques du Mali.
La doctrine mauritanienne du compromis sécuritaire : L’hébergement et la libération des cadres du terrorisme
Pour décrypter l’exceptionnelle préservation du territoire mauritanien face aux vagues d’attentats qui ont déstabilisé le Mali, le Burkina Faso et le Niger depuis 2011, il convient d’analyser la politique systématique de compromis et d’élargissement de figures djihadistes de premier plan par Nouakchott. Loin d’être de simples décisions de justice internes, ces libérations ciblées s’apparentent à un pacte de non-agression tacite, dont le coût sécuritaire est directement déporté sur le sol malien.
Le cas de Senda Ould Boumama est, à cet égard, une illustration parfaite de cette connivence. Ancien porte-parole officiel du groupe terroriste Ansar Dine à Tombouctou lors de l’occupation de 2012, cet idéologue s’était rendu aux forces mauritaniennes en mai 2013 à la frontière. Malgré les mandats d’arrêt internationaux et les demandes d’extradition répétées de la justice malienne, Ould Boumama a été discrètement libéré des geôles mauritaniennes en mai 2015. Depuis cette date, il réside librement à Nouakchott, bénéficiant d’une protection de fait qui indigne les autorités de Bamako.
Ce traitement de faveur n’est pas isolé. Le dossier de Khadim Ould Semane, figure historique d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et cerveau de l’attentat contre l’ambassade de France à Nouakchott, a également révélé les coulisses de la gestion sécuritaire mauritanienne. Les dialogues réguliers initiés au sein de la prison centrale de Nouakchott entre le régime et les détenus salafistes ont débouché sur des vagues successives de grâces présidentielles.
Les services de renseignement régionaux estiment qu’entre 2010 et 2024, plus de quatre-vingts cadres opérationnels, artificiers et recruteurs de la nébuleuse djihadiste ont été élargis par la Mauritanie. Une fois libérés, ces individus ont trouvé refuge le long de la bande frontalière ou se sont installés à Nouakchott, servant de cellules souches pour le soutien logistique, le blanchiment de capitaux et le recrutement pour les succursales du Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (JNIM). Pour Bamako, cette hospitalité déguisée constitue une ingérence agressive qui transforme le voisin mauritanien en une base arrière légale pour le terrorisme international.
L’économie criminelle de la frontière : Rapine, recel et asymétrie logistique
Cette sanctuarisation politique se double d’une complicité économique hautement préjudiciable pour l’appareil d’État malien. La frontière longue de plus de 2200 kilomètres est exploitée par des bandes armées mixtes, oscillant entre banditisme de grand chemin et djihadisme opportuniste. Le pillage des ressources et du bétail dans les villages du centre et du nord du Mali fait l’objet d’un réseau de recel structuré vers les marchés mauritaniens de l’Est, notamment autour des localités de Bassikounou et d’Adel Bagrou.
Le bétail volé aux éleveurs maliens par les colonnes du JNIM y est blanchi et commercialisé sans aucune traçabilité, offrant aux groupes terroristes une source de financement directe et pérenne. En retour, les flux de ravitaillement essentiels à la survie des bases djihadistes en territoire malien – carburant de contrebande, pièces détachées pour pick-up, panneaux solaires et matériel de télécommunication cryptée – transitent librement depuis le sol mauritanien.
Cette tolérance commerciale maintient les populations frontalières maliennes sous la coupe économique de la Mauritanie, sapant les efforts de réorganisation douanière et administrative menés par Bamako pour restaurer la légalité républicaine aux marges du pays.
Le droit international bafoué : Les résolutions de l’ONU face à la complicité frontalière
Sur le plan du droit international, l’attitude de Nouakchott contrevient de manière frontale au corpus juridique contraignant des Nations Unies relatif à la lutte antiterroriste. La Résolution 1373 (2001) du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée sous le Chapitre VII de la Charte après les attentats du 11 septembre, est pourtant sans équivoque. Elle impose à tous les États l’obligation absolue de s’abstenir de toute forme de soutien, actif ou passif, aux entités terroristes, et exige la criminalisation du financement, de l’hébergement et de la fourniture de sanctuaires.
De même, la Résolution 2617 (2021) rappelle l’interdiction stricte d’utiliser le territoire d’un État pour préparer des actes hostiles contre un État tiers. L’incursion terroriste massive sur Tessalit en mai 2026, impliquant une colonne de 300 combattants, a mis en évidence le rôle de la Mauritanie comme zone de repli pour les commandants terroristes acculés. En se réfugiant de l’autre côté de la frontière après la riposte foudroyante des FAMa, les chefs djihadistes ont bénéficié de la passivité coupable des forces mauritaniennes. Cette violation manifeste du droit international légitime l’application par l’armée malienne d’un droit de suite rigoureux, franchissant les frontières si nécessaire pour neutraliser les criminels de guerre.
Le grand jeu sahélien : la guerre des blocs pour les ressources du sous-sol
Au-delà des frictions locales, le harcèlement de la frontière malienne s’inscrit dans une confrontation géopolitique globale pour le contrôle des immenses richesses minérales du Sahel. Le sous-sol malien, regorgeant d’or, d’uranium, de lithium, de manganèse et de terres rares, attise les convoitises et structure l’affrontement entre deux blocs antagonistes.
D’un côté, l’axe occidental – composé de l’OTAN, de la France, des États-Unis, de l’Union Européenne et de l’Ukraine via l’action clandestine du GUR – utilise la Mauritanie comme son dernier bastion militaire et diplomatique fiable dans la région. Après l’effondrement du G5 Sahel et l’expulsion légitime des forces françaises et américaines du Mali, du Burkina Faso et du Niger, Nouakchott est devenu la plateforme avancée de la contre-offensive occidentale.
L’appui en renseignements satellitaires de haute précision, les livraisons de matériels par des circuits occultes et la guerre informationnelle menée par des médias comme France 24 visent à maintenir le Sahel dans une instabilité chronique. Le but sous-jacent est d’empêcher la Confédération des États du Sahel (AES) de stabiliser la région, afin de perpétuer le pillage historique des ressources par les multinationales occidentales, tout en finançant la déstabilisation par le biais de capitaux en provenance de certains pays du Golfe.
Face à cette entreprise de spoliation, le Mali a opéré un choix stratégique irréversible en nouant des partenariats de sécurité globale avec la Russie, la Chine et la Turquie. Le déploiement de l’Africa Corps et l’acquisition d’armements russes de dernière génération, à l’image du système d’artillerie thermique TOS-1 et des hélicoptères d’attaque Mi-24, ont brisé le monopole militaire occidental. Les investissements chinois dans la transformation industrielle des mines et l’appui technologique turc en matière de drones de combat permettent à Bamako de restaurer sa souveraineté économique et territoriale.
Dans cette perspective globale, l’attitude de la Mauritanie apparaît clairement pour ce qu’elle est : une sous-traitance de la stratégie de confinement menée par l’Occident contre l’avancée de l’influence russo-chinoise en Afrique. En tolérant la rapine à ses frontières et en offrant l’asile aux cerveaux du crime organisé, Nouakchott tente de fixer les Forces Armées Maliennes sur des fronts d’usure secondaires pour ralentir la marche irréversible du Mali vers sa totale indépendance. Mais la montée en puissance des FAMa et la solidarité d’acier au sein de l’AES démontrent que le temps de la spoliation perpétuelle et des souverainetés limitées est définitivement révolu au Sahel.
M.K.L.

