Vladimir Poutine affirme qu’il entrevoit désormais la possibilité d’établir un accord de paix avec l’Ukraine. Le président russe veut-il vraiment la fin de la guerre, ou s’agit-il seulement d’une stratégie pour affaiblir la position ukrainienne? Roger Housen, spécialiste des questions de défense, tente de lire entre les lignes.

1. Poutine brandit la possibilité d’un accord de paix avec l’Ukraine. Faut-il retenir quelque chose de ces déclarations?

“Pas grand-chose, non (rires). C’est déjà la septième ou huitième fois depuis le début de la guerre que Poutine déclare être prêt à conclure un accord, mais cela est toujours resté au stade des paroles et cela n’a jamais débouché sur des actes. Les positions de Kiev et de Moscou sont toujours à des années-lumière l’une de l’autre. Poutine n’acceptera un accord que s’il lui permet d’atteindre pleinement ses objectifs, à savoir faire de l’Ukraine un État vassal ou, à tout le moins, un pays affaibli doté d’un gouvernement fantoche obéissant à Moscou. Tant que cela ne sera pas le cas, il ne signera aucun accord de paix.”

“Nous n’en avons pas suffisamment conscience, mais il y a une grande différence entre discuter et négocier véritablement. Oui, Poutine veut discuter, mais jusqu’à présent, il ne s’est à aucun moment montré disposé à négocier véritablement, à deux exceptions près. En 2022, le président ukrainien Zelensky était prêt à tout signer, pour ainsi dire. Mais Boris Johnson (le Premier ministre britannique de l’époque, ndlr) le lui a alors déconseillé. Après le sommet en Alaska l’année dernière, Poutine était lui aussi réellement disposé à négocier. Il se disait: ‘J’ai un accord avec les États-Unis que je dois absolument signer’. Mais Trump a ensuite fait marche arrière après que les chefs d’État et de gouvernement européens l’en ont dissuadé, et Zelensky a lui aussi continué à faire obstruction.”

2. On tourne en rond donc?

“Oui. L’année dernière, on était encore convaincu à la Maison-Blanche que la Russie avait le vent en poupe. Étant donné que Trump préfère s’associer aux gagnants plutôt qu’aux perdants, c’était le point de départ idéal pour parvenir à un accord. Mais plus d’un an s’est écoulé depuis, et la situation a radicalement changé. L’Ukraine n’est plus la perdante et a su jouer intelligemment sa carte en apportant une valeur ajoutée aux États-Unis, notamment en matière de savoir-faire militaire. Elle achète désormais des armes aux Américains et cherche à conclure un accord pour produire des missiles balistiques sur son propre territoire. Mais attention: l’Ukraine ne s’est pas pour autant soudainement rendue capable de vaincre la Russie. Permettez-moi de l’exprimer en termes footballistiques: la Russie et l’Ukraine sont à égalité dans leur match.”

3. Que va-t-il se passer maintenant? L’Ukraine se montrait pourtant optimiste et parlait d’une “nouvelle dynamique”

“Les guerres se terminent de deux façons: soit en battant son adversaire sur le champ de bataille, comme lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, soit parce qu’aucune des deux parties n’est en mesure de vaincre militairement l’autre et qu’elles concluent un accord à la table des négociations. Comme je l’ai déjà dit: ni l’Ukraine ni la Russie ne sont en mesure de vaincre l’autre partie. Peut-on imaginer qu’elles continuent à se battre pendant des années? À mon avis, cela n’arrivera pas. En conséquence, si elles ne peuvent pas se vaincre militairement, elles n’ont d’autre choix que d’opter pour la deuxième solution: négocier.”

“Mais pour cela, il faut répondre à trois questions. Première question: la guerre sert-elle encore les intérêts de l’une ou l’autre des parties? Dans le cas présent, oui, dans les deux capitales, on reste convaincu de pouvoir améliorer sa position sur le champ de bataille. Mais supposons que ce ne soit plus le cas. On en arrive alors à la deuxième question: existe-t-il suffisamment de points sur lesquels un accord peut être trouvé? Non. La Russie souhaite toujours conserver la partie qu’elle occupe déjà, tandis que l’Ukraine ne veut plus voir le moindre militaire russe sur son territoire. Kiev, quant à elle, souhaite obtenir de fortes garanties de sécurité, comme une adhésion à l’OTAN et le déploiement d’une force de sécurité occidentale solide. Mais cela serait inacceptable pour Moscou. Sans oublier que les réparations à verser par les Russes pour tous les dommages qu’ils ont causés restent également un sujet de discorde.”

“Mais supposons que l’on trouve une solution sur tous ces points. Il resterait encore la troisième et dernière question: les deux dirigeants pourront-ils faire accepter un tel accord dans leurs propres pays? Si Zelensky cède 20% de son territoire, il se tire une balle dans le pied. Et si Poutine retire ses troupes du Donbass, c’en est fini pour lui. Ce que je veux dire, c’est qu’ils devront tôt ou tard s’asseoir à la table des négociations, mais avant d’entamer véritablement les pourparlers, il faut d’abord apporter une réponse adéquate à ces trois questions. Et nous en sommes encore très loin.”

4. “Très loin”, dites-vous, mais la situation actuelle ne risque-t-elle pas de changer la donne? Kiev est lourdement bombardée depuis plusieurs jours déjà, et l’hiver n’a même pas encore commencé.

“Cet hiver sera peut-être le plus difficile pour l’Ukraine depuis le début de la guerre. Mais la population se dit: nous avons tenu bon ces cinq dernières années, nous tiendrons donc bien cet hiver aussi, malgré toutes les épreuves qui nous attendent. D’autant plus qu’elle est désormais capable de faire mal aux Russes. Il suffit de penser aux frappes à longue portée contre les raffineries de pétrole russes, les entrepôts de Wildberries (souvent surnommé l’Amazon russe, ndlr) et les aéroports militaires, ou encore aux drones ukrainiens qui obligent Moscou à fermer des aéroports civils. En d’autres termes: à Kiev, on sait que la guerre se rapproche de plus en plus du Russe lambda, y compris sur le champ de bataille.”

“La Russie a aujourd’hui de plus en plus de mal à recruter suffisamment de soldats. Les Russes perdent en moyenne 33.000 militaires par mois, alors qu’ils ne parviennent à en recruter que 27.000 par mois. On peut tenir ainsi pendant quelques mois, mais pas pendant deux ans, car l’armée finirait alors par s’épuiser, pour ainsi dire. Cette situation encourage donc les Ukrainiens à persévérer.”

5. La guerre entre l’Ukraine et la Russie dure depuis plus de quatre ans maintenant: n’y a-t-il donc vraiment aucun moyen de mettre fin à ce conflit?

“Il faudrait un cygne noir (une métaphore désignant un événement totalement inattendu ayant un impact considérable, ndlr). Je ne dis pas que cela va se produire, mais imaginons que la Chine décide un jour d’arrêter son appui économique à la Russie. Poutine se retrouverait alors face à un énorme problème. Mais cela n’arrivera pas de sitôt, car le président chinois Xi Jinping préfère ne pas prendre parti, en tout cas pas publiquement. Prenons un autre scénario: supposons que les Américains retirent leur soutien à l’Ukraine, tant sur le plan militaire qu’en matière de renseignement. Ce serait alors l’Ukraine qui se retrouverait face à un énorme problème, car ses partenaires européens ne pourraient pas compenser cette perte du jour au lendemain. Mais comme je l’ai dit: je ne vois pour l’instant aucun facteur susceptible de changer la donne.”

Source: https://www.7sur7.be/